Des respirations de peinture



Au repos, durant une lecture solitaire et silencieuse ou pendant le sommeil qui en partage les adjectifs, le corps se détend, la fréquence cardiaque diminue mais connaît parfois une augmentation importante lors du sommeil paradoxal ou des passages palpitants du récit. Cette tension me semble traverser et transpirer de la série des « Saintes » de Juliana Dorso : une sueur douce et régulatrice.

Elles lisent un livre ou elles songent ou elles dorment, on ne sait trop bien où vont les regards, sur les mots, au-delà des mots ? Il n’y a pas à choisir : les paupières couvrent une absence et une intensité à la fois. Car sait-on jamais où s’arrête la pensée ? Elle divague, elle diffuse, elle infuse dans l’eau gouachée. C’est indistinct, jamais gâché, c’est fluide, ça coule presque de source, entre deux cascades de traits dessinés.

Lire, dormir ou penser, c’est offrir le curieux spectacle d’une pose instable, troublée par des micro-mouvements du corps, qui s’agite quoi qu’il en ait. L’apaisement de façade ne se sépare pas d’une intense émotivité, la vie transparaît, le souci de la pensée transpire. Elles posent donc moins qu’elles ne re-posent sans cesse le corps animé. Tout au plus déposent-elles peut-être les oripeaux de la vie sociale et invitent-elles à une temporaire abstention. Ne pas déranger : on prend son pied.

Des tubes et des couleurs coulent sur la toile : rien n’est figé, le portrait n’est pas un trait tiré. Si la couleur tombe à terre, peut-être remontera-t-elle irriguer par en haut, comme une fontaine de vie. À sa manière, le fluide dessine, il épouse légèrement les traits, il les accompagne. Valsent les teintes, persiste le dessin, ce n’est point une peinture hallucinée, mais à halos, chaque personnage couvert iconiquement de sainteté.

Les grandes plages de couleur couvrent des nappes qui ont transité parfois par une autre couleur, une première couche qui n’était pas claire, comme un temps de latence, avant l’intensité obtenue d’un bleu de cobalt, d’un vert émeraude, et je laisse aux autres couleurs le plaisir de n’être pas nommées. Les landes du cap Fréhel sont là, chaque teinte se révèle dans l’ensemble qui la baigne.

Entre la photographie des « Icônes du temps présent » de Michel Journiac et l’écriture des flux de conscience de Virginia Woolf, Juliana Dorso relève le défi du portrait vivant qui refuse de condamner à mort par le vernis, le trait appuyé et la fidélité au réel. Pour elle, portraire, c’est s’aventurer dans un jet à flot continu.

Elle peint des proches qui s’y regardent, ne s’y saisissent pas et s’en réjouissent. Qu’est-il peint d’eux ? Une respiration qui élargit. Nous respirons ensemble et c’est une belle offrande.


Damien Blanchard, août 2020






Peinture à la gouache et un peu d’acrylique sur toile de lin apprêtée
Dimensions : 80cm sur 150cm